Présentation de la pièce chorégraphique
Matière et indications pour l’interprétation

(paroles de la chorégraphe)

Après avoir étudié l’évolution de la vie, j’ai proposé aux danseurs une trame basée sur la création de la matière vivante, avec quelques étapes choisies entre le Big bang et nos jours contemporains. Ainsi j’ai mis en exergue le point zéro définit mathématiquement par les frères Bogdanov. Vient ensuite l’éclosion atomique, moléculaire, et la naissance de matière organique d’abord dans le milieu aquatique avant de subir l’échauffement de l’air, la cristallisation, l’assèchement, la solidification liée au phénomène d'adsorption des molécules d'eau (H2O) par celles minérales, c'est-à-dire la fixation des molécules libres par une surface. Enfin de la vie abstraite on est passé à l’être animal et à certains rapports plus figurés… jusqu’à l’humain. On retrouvera de tout ça dans la chorégraphie de ce quatuor.

Mais je tenais à ce que le cheminement de la pièce soit en fait à l’inverse de cette explication théorique. Il s’agissait à mon sens d’arriver à oublier un moment nos références, nos repères et s’abstraire peu à peu pour que le mouvement des danseurs ne traduise plus que l’essentiel ; un noyau de vie, à l’écoute des flux et des battements…retourner à l’origine. On ne commencerait pas par le commencement, mais on tenterait de s’en souvenir…ou encore mieux, de le ressentir, et le tout dans un univers poétique.

Pour cela j’ai fait travailler les danseurs sur l’image de l’arbre. Entre feuillage, branches, écorces, troncs, racines… Un élément connu, étiqueté dans nos références, et source de nombreuses énergies cachées… de risques comme de sureté authentique. Ils jouent sur l’équilibre, la fragilité de l’écorce, les bruits créés, les sensations de contact avec certains matériaux, le poids, la suspension, et d’innombrables torsions. Le dos est sans cesse sollicité ; on parle bien de la colonne vertébrale comme du « tronc ».

Les changements de niveaux sont également très présents puisque l’axe principal de circulation sanguine ou celui de la sève fluctue à la verticale. La corde lisse renforce d’ailleurs cet aspect en structurant l’espace scénique par un axe central avec l’effet de pesanteur. Je les ai fait travailler aussi sur l’appréhension, le fait d’entrer dans un nouveau monde comme dans un rêve où tout peut arriver et où les repères manquent. Des créatures intrigantes imposent leur présence dans cet étrange lieu… Comment fasciner par une présence ? C’est une recherche pour les danseurs ; Cette partie de création c’est une façon d’éteindre les lumières pour se retrouver dans le noir et se sentir à même de redécouvrir « le rien ». C’est la crainte de l’inconnu…

Des ateliers de composition m’ont amené à leur faire aborder diverses choses comme l’hyper sensibilité du toucher, l’écoute, la tension, l’extrémité du geste et le contrôle d’énergies très différentes, le lâché prise, le parcours, et j’en passe… L’étape de l’adsorption s’est traduite par un travail sur la sécheresse, la cristallisation de l’argile, l’arrachement des branches, et pour aller plus loin j’ai imaginer une sorte de lutte vaine, dans un désert de solitude ou la construction est impossible et où tout effort pour avancer est vain… où seuls les animaux ont encore la force de lutter dans leurs chasses et les danseurs improvisent sur cette rage de hyène en propulsant leur énergie jusqu’à épuisement…ce travail est entre l’instinct animal et la focalisation sur la brutalité du geste comme des atomes sans contrôle aspirés par une surface… Le terme qui résumerait la globalité de ma technique serait la « métamorphose intérieure » (globale comme plus précise).

Pour en revenir à cette histoire de constituants organiques je place l’eau comme élément clé de la naissance. Par analogie aux trois atomes de la molécule H2O je décide d’écrire un trio ; trio de fille surnommé le « canon d’eau » à cause des décalages volontaires en vagues et de la prise d’espace presque ravageuse… Sur le plan rythmique et spatial je considère ce moment comme l’apogée de la pièce. Tout le corps voyage un maximum et se laisse emporter par les élans, spirales et jaillissements. Sur le plateau des danseurs incarnent donc une énergie moléculaire aquatique, fluide, vive, puissante dans la prise d’ampleur. Ils se fondent dans la vague déchainée comme dans l’écume du remous. Ils laissent leurs eaux à eux transpercer leurs pores, ils se laissent embarquer. Cet état s’achève sur un solo ou les moteurs principaux sont les bras.

Quelques minutes plus tard, deux danseuses quasi identiques entrent, symbolisant les atomes oxygènes, elles portent des jupes travaillées sur la matière du placenta et l’effet fibreux, réalisation plastique d'une jeune artiste textile étudiante aux Beaux Arts de Paris. Ces dernières habitent un mouvement très lent et conscient, proche des fondements et des intentions de la danse butô. Il y a quelque chose de fragile comme une fleur, dur comme un cri, un appel d’air, un vide-plein, une tension extrême, une atmosphère d’apesanteur, une enveloppe de peau en éclosion ne contenant qu’un volume de liquide, comme un sac d’eau avec des pousses qui en émergent … Ce duo transporte une étrangeté physique et gestuelle sous des crânes chauves et des bustes nus simplement peints en rouge, une gémellité marquante entre ces deux corps, une notion du temps qui peut troubler, mais une subtilité qui fixe l’attention accrochée à un minimalisme très complexe : l’essence du geste, l’essence du rythme, l’essence de la respiration, l’axe. Cette partie est portée par la voix claire du compositeur irlandais, qui chante avec des sonorités orientales en jouant quelques notes discrètes et continues caressant, frottant, pressant le fil de son rabâb, instrument égyptien.

Enfin derrière un contre jour très sobre la troisième danseuse évolue en plein centre de la scène, pendue par les pieds à une corde à 1m 60 du sol environ. Dans son corps tout mouvement est organisé à partir du centre. Ce point impulse des décharges d'énergie et, se plaçant comme le zéro d'un graphique, chaque membre mobilisé, chaque extrémité a son opposé aussi atteint. Chaque élément positif a son négatif en un même corps, en une même ligne. D'un départ très lent et dessiné le mouvement de la danseuse se fait de plus en plus rapide et centré sur elle même jusqu'à ce qu'il devienne insoutenable. Ma démarche chorégraphique se rapporte en un sens à l'expérience d'Urey Miller : des gaz enfermés dans un ballon pendant sept jours et soumis à des décharges électriques finissent par créer de la matière organique. Ainsi on voit dans la danse une répétition de sept mouvements comme des décharges électriques poussées à bout. Le tableau final est très épuré mais intense.

Autour de cette création s’est construite une rencontre avec des artistes maliens, musiciens, créateur de bogolans artistiques (tissus à base d’argile), afin d’apporter l’influence d’une culture qui reste plus authentique que la notre, l’Afrique étant un continent plus sauvage et porteur d’énergies en quelque sorte plus primitives. « Travailler sur le poids de la chaleur, de la sécheresse, de la terre était aussi ce qui m’inspirait; se nourrir d’une expérience et d’images vraies pour servir une création dont l’impétuosité est mure à point. »




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